Carte d'identité. J'ai fait un petit tour chez Ubu-Sénégal

Ici c'est Sénégal. Chronique par Ajax

 

Le ministre Ousmane NgomLes cartes d'identité numérisées accompagnées des cartes d'électeurs... C'était déjà tout un feuilleton rocambolesque vécu avant les élections présidentielles, depuis la passation des marchés sde mise en œuvre à un proche du pouvoir (marché qui est passé de 14 à 20 milliards), jusqu'à la rétention des cartes dans les villes qui votaient mal, avec en plus des gags du genre cartes avec la photo d'un autre ou des indications fantaisistes. Il y eut même un procès fait par l'un des corrompus qui n'avait pas reçu son dernier chèque-cadeau de 100 millions...

J'ai suivi les méandres ubuesques d'une demande de carte nationale d'identité pour une sénégalaise, un mois avant les élections législatives 2007. Récit.

(Photo: Le ministre de l'intérieur Ousmane Ngom)

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D'abord un extrait de naissance 

Cliquez pour voir l'image en taille réelle— Je ne peux pas vous donner l'acte de naissance de ma fille. Les souris l'ont mangé. Mais je me souviens de quand elle est née, C'était au début de l'année de la guerre avec la Mauritanie sur le fleuve Sénégal.
L'employé de mairie regarde le vieil homme buriné. C'est un ami de la famille. Il faut "l'arranger".
— C'était quand ça cette guerre ? En 1988 ?
— Oui je crois. Répond le papa en regardant sa fille d'un air interrogateur. N'ayant pas "fait les bancs" (l'école) elle ne savait même pas qu'il y avait eu une guerre avec la Mauritanie.
— Bon. On va écrire "née le premier janvier 1988".
Et il écrit sur le formulaire de déclaration de naissance. J'interviens.
— 1er janvier, ça ne fait pas un peu bizarre cette naissance le jour du réveillon ?
— Non pourquoi ? Et puis c'est écrit. J'envoie le papier à l'état civil. Il vont l'enregistrer, puis ils nous enverrons un extrait de naissance signé tamponné. On pourra alors faire la demande de carte d'identité.

Nous nous levons pour partir. Ca y est. Amina existait au regard de l'administration. Et elle allait avoir cette carte d'identité qui lui permettrait de travailler à Saly l'esprit tranquille, En effet, le contrôle des "pièces" y est très fréquent pour lutter contre la prostitution. Les filles appellent ça une rafle. Sans les pièces, le soir, c'est grave. Cachot.

En sortant de la mairie, j'ai quand même eut une pensée émue pour le Consulat de France qui se méfie tellement des papiers officiels sénégalais. C'est comme ça que tous ceux qui ont un casier judiciaire se refont facilement une virginité pour demander un visa.


Puis une demande de carte (CNI)

Deux jours plus tard, coup de téléphone. On peut venir remplir les papiers pour la CNI.

On nous conduit à la sous-préfecture. Le préposé nous accueillie gentiment. Il nous explique que les élections présidentielles étant terminées, on avait arrêté de satisfaire les demandes de carte, mais qu'il connaissait quelqu'un et qu'on allait l'avoir quand même. Je m'étonnais : "Mais depuis les élections présidentielles, des jeunes ont atteint la majorité. Ceux-là, on ne va pas leur faire de carte d'identité et d'électeur pour voter aux législatives ? Elle, c'est son cas. Alors on va faire comment ?". Il me répondit: "On attend les instructions. Mais moi, je peux vous la faire faire rapidement." J'ai compris. Je lui donne un peu d'argent.

Il nous rempli la demande, attribue un numéro de CNI, fait signer l'original et deux copies du récépissé de demande de carte par le sous-préfet qui venait d'arriver (une chance). Et nous voilà munis de ce précieux papier, le récépissé, qui était accepté par les gendarmes comme suffisant. Mais on ne peut rien faire d'autre avec ce papier. Ni avoir un passeport, ni ouvrir un compte bancaire par exemple. Mais c'est un sésame.

Puis une nouvelle demande de CNI

Je pars en France. Les élections législatives ont lieu. Je reviens quelques semaines après. Lorsque je rencontrais Amina, je lui demandais de me montrer sa carte toute neuve.
— Je ne l'ai pas.
— Mais pourquoi donc ? Ca devait être rapide.
— On m'a téléphoné pour revenir faire une nouvelle demande de carte d'identité et d'électeur. A la mairie, ils ont reçu les nouvelles instructions du Ministre. On m'a donné un nouveau récépissé de demande". Elle me sort un petit papier plié et replié comme les Sénégalais les aiment.
— C'est le nouveau récépissé ? Pourquoi tu n'as pas les cartes ?
— Je suis allé deux fois à la mairie. Des gens attendaient depuis 5 heures du matin et sont repartis à 13 heures sans leur carte. Moi, c'est pareil. J'ai attendu avec les autres, dehors. Tu sais, la commission pour donner les cartes, c'est beaucoup de gens proches de Wade qui font ça. Ils sont très bien payés chaque jour. Et ils font durer en ne donnant pas les cartes. Comme ça, leur travail, il dure. Et ils gagnent des jours payés. En plus, quand ils te les donnent, ils te conseillent pour bien voter.
— Alors, c'est pour ça que tu n'as pas tes cartes ?


Puis... rien

Après un jeu de piste, j'ai su que les cartes non réclamées étaient stockées à la préfecture. J'emmenais Amina et mon gardien pour récupérer la carte. J'attendais dans la voiture et je les vois revenir assez vite. "Le gardien nous a dit que c'était pas aujourd'hui. Il faut revenir". "Et vous n'avez pas demandé quand revenir ?" "Non. Il ne nous a rien dit". C'est malin. Bon... La prochaine fois, j'irais moi-même.

Deux mois plus, tard, je me décidais à aller à la Préfecture pour en avoir le cœur net. Le gardien, affalé sur sa chaise à l'ombre d'un manguier, daigna détacher son regard du journal qu'il lisait pour me répondre. Il regarda le récépissé.
— On ne délivre plus les cartes. Et il se replongea dans sa lecture.
— Mais pourquoi demandais-je ? Celle-ci elle est faites. Il suffit de la chercher.
— Je vous dit qu'on ne délivre plus les cartes. Votre insistance est impolie.
Amina, très nerveuse me fait signe de partir.
— Je ne comprend pas pourquoi. Indiquez moi le bureau du responsable de l'état-civil.
— Allez-y : il n'y a personne.
— Personne ?
— Non, la commission a été dissoute.
— Comment ça ?
— C'est une commission qui avait été créée spécialement pour distribuer les cartes. Ils étaient payés pour ça. Bien payés d'ailleurs... (petit silence) Et maintenant que les élections sont finies, ils sont partis. On ne donne plus les cartes.
J'étais stupéfait.
— Il n'y a pas une seule personne pour délivrer ces cartes, même un jour par mois ?
— Non. Vous commencez sérieusement à m'agacer avec vos questions. C'est comme ça.


La loi, rien que la loi, même si elle est illégale...

Je sortis de la préfecture avec Amina. Un homme assez distingué dans un beau boubou blanc, la trentaine, petites lunettes ovales en or sort de la préfecture et avance rapidement vers moi. Il se présente sans un sourire.
— Je suis Xxx Yyy l'adjoint du préfet. Quel était le problème avec le gardien ?
Je lui expliques rapidement.
— Monsieur, ce que vous a expliqué le gardien, c'est pas ça. Vous oubliez. Il ne vous a jamais dit ce qu'il vous a dit.
Interloqué, je lui réponds mi-figue mi-raisin qu'il avait sûrement raison puisque c'est lui qui me le disait. Il poursuit:
— C'est moi qui ait donné l'ordre de dire qu'on ne délivre plus les cartes. Le Ministre de l'Intérieur a décrété qu'on ne les donnait plus. C'est fini. Ici, Monsieur, c'est un pays de droit. On a des lois, et on respecte les lois. Je suis chargé de faire respecter les lois votées par la République. C'est ce que je fais. Au revoir Monsieur.
— Mais quand seront-elles à nouveau délivrées ?
— Vous serez averti par la presse.

Mouai. Il croit sans doute que tous les Sénégalais savent lire et achètent le journal chaque matin.


Tout s'explique ?

Il me tourna le dos et rentra dans le bâtiment. Je ne voulais pas commencer à polémiquer avec ce monsieur. Mais dans ma tête se bousculaient des arguments indicibles sous peine de prison ou d'expulsion...

1. La loi, c'est l'obligation d'avoir une carte à partir de 15 ans sous peine de sanction.* Donc l'Etat ne peut interdire la délivrance de ces cartes. C'est illégal.

2. Un Etat qui dépense plus de 20 milliards pour fabriquer des cartes doit aussi penser à financer leur distribution toute l'année. Après tout, les Sénégalais l'ont payée au prix fort cette carte.

3. Les cartes d'identités ne peuvent être délivrées seulement quand le pouvoir le décide, c'est à dire lors des élections

4. Le ministre Ngom a décidé que désormais, les carte seraient payantes. Mais le prix n'est pas choisi. Ceci explique peut-être cela ? Ceci veut dire également que les Sénégalais vont payer cette carte deux fois.

5. Enfin, si je résume la situation décrite, une loi empêche de respecter la loi. Ubuesque. 

En attendant, les Sénégalais sont privés d'existence légale, de passeport, de compte bancaire, d'inscription au registre du commerce, etc. Ici, c'est Sénégal.

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Vous pouvez lire la suite et la fin de cette histoire en cliquant ici

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* Ce que dit la loi sénégalaise

Tout citoyen sénégalais, âgé d’au moins 5 ans peut demander l’établissement d’une carte nationale d’identité. Elle est obligatoire à partir de 15 ans.

Ce document justifie de l'identité. Il est souvent exigé dans le cadre de démarches administratives ou de transactions commerciales. Il doit également être présenté lors des contrôles opérés par les forces de sécurité.

Si, au cours d'un contrôle d'identité, une personne de plus de 15 ans ne peut pas présenter sa carte nationale d'identité, elle est susceptible d'être emmenée au commissariat pour contrôle.

Si une personne de plus de 15 ans n'a pas de carte nationale d'identité ou a une carte nationale d'identité périmée, elle peut recevoir une amende de 6 000 FCFA, ou de 12 000 FCFA en cas de récidive.

Lien du site gouvernemental : http://www.demarches.gouv.sn/ressource.php?id_esp=1&th=2&ss_th=56&id_dem=425


Finalement...

Finalement, les problèmes pour obtenir une carte d'identité sénégalaise sont assez proches de ceux que vivent les toubabs pour obtenir une carte de résident. L'argent en moins.

Demander unecarte d'identité

Apparemment, c'est un vrai casse-tête, mais aussi une histoire de fous! (ou histoire de sous...) ou les deux.

Rien à l'horizon

Amina ne voit toujours rien venir. Toujours pas de carte.

Patience

Une amie sénégalaise à moi (que tu connais Ajax) l'a attendu près de 2 ans sa carte d'identité. Il fallait qu'elle vienne la chercher "lundi" ... alors, tous les lundis, elle est allée la chercher ... et un beau jour, elle a fini par tomber sur le bon "lundi" ...

Pas possible !

colere

J'en connais qui vont péter les plombs...


Péter les plombs

Si c'est possible ... quand il y a du courant ...

C'est certainement dù à la

C'est certainement dù à la période et au gouvernement actuel... Quant aux extraits de naissance c'est un grand classique... L'on m'a proposé une CNI sénégalaise pour 5000 FCFA, j'avoue avoir hésité. Il y a 3/4 ans, dans ma commune de domicile (en France)il fallait 10 mois pour une CNI et 4 mois pour un passeport (hors été et avec un ordre de mission d'une ONG). j'appèle cela une atteinte aux droits de l'Homme.

Ma carte d'identité sénégalaise

Et moi Ndar, on m'a proposé une carte d'identité sénégalaise pour 15.000 Fr. C'était en 2007. Les  prix ont du monter... J'aurais du accepter pour voir. En plus, je pouvais m'y rajeunir de 10 ans si je voulais, directement, sans jugement supplétif par un tribunal, comme les Sénégalais qui veulent changer d'âge...


Info ou intox ?

Finalement, c'en est où ces CNI ?  Car, je lis partout qu'elles ne seraient plus fabriquées, faute qu'il n'y aurait plus la machine adéquoite, ou que la machine livrée attendrait le technicien capable de la faire fonctionner.

Info ou intox ? 


Cessation pour impayé

J'ai mis un article sur Tak. La société qui fabrique les cartes refuse d'en faire plus tant qu'elle n'est pas payée...

Cartes d'identité : Ubu, c'est fini

Oui en effet.

Après avoir été contrôlée sans papiers, j'ai demandé à ma nouvelle bonne de se faire faire une carte d'identité. Avec un extrait de naissance de moins de trois mois, elle est allée au Commissariat de Mbour, on lui a fait la photo, et une semaine après, elle avait sa CNI plastifiée. Sans rien payer.

Quand ça va, il faut le dire aussi !  Cool


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